« Mon entreprise m’a tuer »

Voilà en substance ce qu’un ami et entrepreneur m’a dit l’hiver passé.

Munie de mon courrier principalement composé de factures (j’étais en train de relever ma boîte aux lettres quand le vil homme a habilement profité de l’occasion pour me tomber dessus), je jette un regard septique sur sa BMW x1 et me remémore sa maison étalée sur plus de 300 mètre carrés, entourée d’un jardin qui ferait pâlir d’envie Louis XIV. Et puis je considère son visage, et me dis qu’il y a peut-être, après tout, un fond de vrai dans ce dicton qui affirme que « l’argent ne fait pas le bonheur ».

Et d’entendre son histoire : au départ menuisier et indépendant, son business a pris de l’ampleur et il s’est mis à engager des hommes pour honorer ses commandes. Devant les faire travailler et couvrir ses charges, il accepte de plus en plus de contrats, y compris ceux qu’il qualifie d’alimentaires. L’affaire grandit, et le bois n’est plus qu’un concept pour lui. Le voilà devenu gestionnaire, plongé au quotidien dans les affaires du personnel, la paperasserie (sic)… et les problèmes. Ambiance tendue, énervements, stress familial… il paie cher son succès.

Un schéma type en fait, mais qui n’en reste pas moins intense pour l’entrepreneur qui le vit. Et qui pose la question du sens : la place de l’entreprise dans la vie personnelle du responsable, le projet en fin de carrière et de transmission, la mission de l’entreprise dans une société qui change, etc.

Alors je lui ai proposé un petit défi, déjà testé auparavant : m’expliquer comment son entreprise change le monde. Rendez-vous pour le compte-rendu dans une semaine, même heure, même boîte aux lettres.

Bon, je dois bien l’avouer : ça ne l’a pas emballé, mais il a accepté de jouer le jeu. Le jour avant l’instant T, il me téléphone pour un report de délai que j’accepte, notant au passage qu’il a une bonne voix. Une semaine plus tard, je le trouve sur le pas de ma porte, tout sourire.

Voici en substance ce qu’il m’a raconté : « J’étais dans la panade, et ta question m’a encore plus déprimé. Ma secrétaire a senti l’oignon, et elle m’a fait cracher le morceau. Et là, elle m’a sorti plein d’arguments : on ne prend pas n’importe quel fournisseur, on fait au mieux pour les hommes, etc. Alors oui, à notre manière, on lutte et on change le monde. En plus, elle en a parlé aux collègues, et certains ont fait part d’idées qu’ils avaient depuis longtemps, par exemple la sélection de produits de finition, plus « nature ». D’autres pour les vêtements de travail, et finalement, le slogan. J’en ai parlé à ma femme qui s’est principalement investie dans la gestion administrative et financière de l’entreprise, et là, j’ai compris pourquoi elle ne s’était jamais « mouillée » dans le commercial. [ndlr : je n’ai pas eu plus d’information]. Finalement, on a redécouvert notre entreprise ».

Je l’ai revu tout récemment, et c’est pourquoi j’écris ce billet : le mutisme grognon de certains ouvriers a disparu, chacun semble avoir trouvé une nouvelle place qui lui convient, ils ont décidé de se concentrer sur certains contrats « qu’ils veulent vraiment », et ce n’est pas fini : la dynamique est enclenchée.

Morale pour l’entrepreneur : si votre entreprise s’essouffle un peu, ou que vous-même vous vous demandez pourquoi vous vous levez tout les matins, requestionnez ce qui vous a conduit à construire votre projet, et impliquez vos collaborateurs.

Comme le dit le poète Joseph Roux : « Le réel donne l’exact ; l’idéal ajoute le vrai ».

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