Confucius et les automates

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Cet essai, au titre en apparence bien saugrenu, est le fruit de la collaboration entre un expert en stratégie mondiale des entreprises, Charles-Edouard Bouée, et un journaliste économique, ancien directeur de la rédaction de la Tribune et de L’Expansion, François Roche.

Le but de cet ouvrage est de nous préparer à l’inéluctable disparition du monde relativement stable que nous connaiss(i)ons, résultat des révolutions industrielles précédentes, pour un monde d’hyper-compétition, un monde VUCA (Volatility, Uncertainty, Complexity, Ambiguity), où des robots de plus en plus autonomes tiendront une place grandissante, notamment au détriment des travailleurs les moins qualifiés.

Par ailleurs, la virtualité des rapports humains au travers leur numérisation généralisée, l’arrivée de robots interactifs ainsi que la perte des repères traditionnels en Occident, bouleverseront inévitablement les personnes. Pour compenser cela, les auteurs proposent un retour aux valeurs confucéennes : l’empathie, l’écoute de l’autre et le sens des responsabilités.

Parmi les nombreuses notions et les anticipations exposées on trouve la notion de révolution industrielle 4.0, intrinsèquement liée à l’accélération de l’innovation technologique. Cette dernière est liée à la nature du progrès technologique à l’ère numérique dont les trois caractéristiques clés sont qu’il est exponentiel, sans limite à la digitalisation et combinatoire.

Je me limiterai ici à sa première caractéristique, invitant le lecteur se plonger dans l’ouvrage pour le reste.

Pour illustrer l’effet exponentiel du progrès technologique, les auteurs citent RaymondKurzweil, inventeur de la «Singularity University», qui reprend la légende de l’empereur et du jeu d’échec :

«Le jeu d’échecs fut inventé en Inde au VIe siècle de notre ère, sous la dynastie Gupta. Selon la légende, son inventeur se rendit à la cour pour présenter son jeu à l’empereur. Ce dernier fut tellement impressionné par la complexité et la beauté de ce jeu qu’il invita son inventeur à lui demander une récompense. Se confondant en remerciements, l’homme dit : «je ne souhaite qu’un peu de riz pour nourrir ma famille», et il suggéra d’utiliser l’échiquier pour déterminer la quantité de riz qu’il souhaitait. «Placez un grain de riz sur la première case, deux grains sur la seconde, quatre sur la troisième et ainsi de suite, de telle sorte que chaque case reçoive le double de grains de riz par rapport à la précédente.» L’empereur, impressionné par la modestie apparente de son interlocuteur, accepta la règle.

Mais il n’avait pas calculé que la soixante-quatrième case de l’échiquier aurait dû recueillir plus de 18 milliards de trilliards de grains de riz, soit plus de riz qu’il n’en avait été récolté alors dans toute l’histoire de l’humanité. Réalisant qu’il avait été floué, il décida de décapiter le trop roué inventeur. Kurzweil utilise cette légende pour montrer que l’esprit humain éprouve des difficultés à mesurer l’impact des phénomènes exponentiels. D’où sa théorie de la «deuxième partie» de l’échiquier. A la case 32, l’empereur n’avait encore donné que 4 milliards de grains de riz, l’équivalent d’un grand champ, donc un nombre encore accessible à l’intuition humaine. C’est dans la seconde partie de l’échiquier que les choses se gâtent. Nous perdons contact avec la croissance exponentielle des chiffres. C’est un peu le même phénomène avec les technologies de l’information. L’explosion des données, provoquée par la digitalisation, reproduit exactement l’histoire de l’échiquier, de même que la performance des automates et des robots, qui seront dotés demain d’équipements de mobilité, de vision, d’intelligence que l’on pensait impossibles à mettre au point voici quelques années. Comme le notent Brynjolfsson et McAfee, la Playstation 3 de Sony dispose d’une puissance de calcul équivalente à celle de l’ordinateur le plus puissant du monde en 1996, mis au point par le gouvernement américain pour simuler des explosions nucléaires… Nous sommes bel et bien en train de pénétrer dans la seconde partie de l’échiquier.»

Quand on sait que l’essentiel de ce progrès technologique se traduit dans des machines de plus en plus évoluées, le jour de l’apparition de la Singularité de von Neumann n’est plus très loin…

Benoit Collet

BOUEE (C.-E.) & ROCHE (F.), « Confucius et les automates », 15 octobre 2014, Éditions Grasset, 224 pages, EAN : 9782246851622 (disponible en format numérique).

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